Frère Franck Dubois
Couvent Saint-Thomas-d'Aquin à Lille
Frère Franck Dubois
Couvent Saint-Thomas-d'Aquin à Lille
“Au cœur de l’été, une femme inconnue nous apprend à prier. Avec elle, osons crier vers Dieu sans attendre d’être parfaits.
Évangile
Matthieu 15, 21-28
En ce temps-là, partant de Génésareth, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant : « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Mais il ne lui répondit pas un mot. Les disciples s’approchèrent pour lui demander : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris ! » Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » Mais elle vint se prosterner devant lui en disant : « Seigneur, viens à mon secours ! » Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. »
Elle reprit : « Oui, Seigneur ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Jésus répondit : « Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux ! » Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.
Il n’y a pas de mauvaise manière de tomber sur le bon Dieu. On entend parfois dire que c’est un peu facile de ne se tourner vers le Seigneur que dans la difficulté. Qu’on ferait mieux d’avoir une relation plus gratuite avec lui, le remercier, lui parler simplement. Ce n’est pas faux. Mais gare à celui qui nous ferait culpabiliser si nous arrivons à Dieu par nécessité. À cause d’une requête, d’un péril, d’une demande forte qu’on ne peut taire. On peut arriver à Dieu parce qu’il est notre ultime choix. Nombreux ceux qui ont prié la première fois lorsqu’un danger imminent approchait.
Oh, certes, cette femme devait déjà connaître Jésus. Elle le nomme fils de David. Elle le connaît au moins par ouï-dire, comme beaucoup de nos contemporains aujourd’hui. Mais son malheur – ou plutôt de sa fille – force la rencontre. Elle lui fait faire les derniers pas qui la séparaient de Jésus. Elle tombe sur lui, au risque de le faire tomber sur elle. Car elle se pose comme un obstacle, prosternée devant Jésus.
J’aime beaucoup sa technique : vous savez, comme lorsqu’au bout de la cinquième heure de stop sur l’aire d’autoroute, vous finissez par vous planter devant les voitures qui sortent de la station, pour les forcer à s’arrêter. Mais cette femme demande juste cela. Elle ne demande pas à Jésus qu’il la suive jusqu’à la maison, voir sa fille. Elle expose simplement son problème, confiante dans ce que Jésus fera. Elle ne parle même pas de guérison. Elle souhaite juste une miette d’attention, un bout de miracle, un petit morceau de considération. Elle ne s’attend pas à plus, parce qu’elle sait qu’elle n’est pas prioritaire sur la liste. Elle n’est pas des brebis de la maison d’Israël. Elle est consciente de là où elle parle.
On peut donc accéder au Christ même lorsqu’on en est loin. Chrétien ou non. Grand pécheur ou saint. En règle avec le catéchisme ou dernier de la classe. Avec honnêteté, nous pouvons interpeller Jésus, sans masque ni stratégie. Pas besoin de paraître meilleurs que nous sommes. La prière est une question de vérité. Ou même d’honnêteté. À un moment, il n’y a plus le temps de se mentir. Plus le temps de se farder. Plus le temps de se travestir. Il faut sortir de soi-même et aller vers le Christ tel que l’on est. Sans excuses. Ni décor. Sans faux-semblants. Il faut y aller.
Et elle attend. Elle essuie le silence de Jésus qui ne répond pas un mot. Puis elle essuie l’humiliation des disciples qui veulent la chasser. Puis la réponse cinglante du Christ. Elle tient bon, elle endure. Elle est têtue, peut-être à cause de son malheur, peut-être parce qu’elle n’a pas de plan B. Peut-être par patience. Par foi. Qu’importe, elle n’en démord pas. Il faut aller jusqu’au bout de son audace et assumer les conséquences de son geste de folie : on ne barre pas impunément la route à celui qui est le chemin.
Frères et sœurs, la prière n’a rien à voir avec la perfection. Le prophète Isaïe nous l'annonçait ce matin : le Seigneur rassemblera les exclus, accueillera les étrangers qui s'attachent à lui. Cette femme l'avait compris avant même de le savoir. Il n'y a pas de mauvaise manière de tomber sur le bon Dieu. Ne cherchez pas les grands priants dans les couvents ou les monastères. Vous les trouverez plutôt dans les hôpitaux ou dans les prisons, sur les chemins d’exil ou dans les coins les plus pauvres de cette terre. Là se mélangent des vies immaculées et des escrocs, des saints et des filous. Celui qui crie le plus fort, qui bloque le chemin à Jésus pour se faire entendre, n’est pas forcément le plus pur et le plus croyant. Mais il transforme son désespoir en un espoir puissant. On peut être un grand pécheur et s’entendre dire : « Grande est ta foi ».
Que cela, bien sûr, ne nous décourage pas de viser, chaque jour, une vie droite et vertueuse. Car, au fond, cette femme était peut-être un exemple de droiture. Mais ne confondons pas non plus, par orgueil, vertu et prière. Saints ou pécheurs, restons humbles devant Dieu, prosternés devant celui à qui, à certaines heures, nous n’avons qu’à crier : « Seigneur, viens à mon secours ! » Pour qu’une bonne fois pour toutes, Dieu nous tombe dessus.
Viens Esprit Saint t’emparer de mon cœur,
Viens remplir de ton feu mon âme, ô mon Dieu,
Fais descendre du ciel un rayon de ta grâce
Et que brille sur moi la lumière de ta gloire.
Contrechants :
Viens Esprit Saint au profond de nos âmes,
Fais de nous la demeure du Père et du Fils.
Ô puissance éternelle et sagesse de Dieu,
Viens guérir nos blessures et répandre ton amour.
Viens combler nos cœurs de ta joie
Toi le don du Père et du Fils.
Garde-nous Seigneur à l’ombre de tes ailes.
Esprit Saint, Paraclet, sanctifie ton Église.
Ouvre-nous le chemin du Royaume des cieux.
Interprété par Choeur dans la ville
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